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L’Adriatique · Avant les applis · Racontée par Yan Ardatovskiy
Oleg a acheté le bateau en Grèce comme certains hommes demandent en mariage : vite, devant témoins, et avec une confiance absolue dans l’avenir. Dix-huit mètres de fibre de verre blanche, deux diesels, un flybridge, du cuir crème qui sentait encore l’usine, et sur la poupe un nom qu’Oleg comptait changer à la minute où elle arriverait à Monaco. Il m’a montré les photos pendant un déjeuner, l’une après l’autre, comme d’autres montrent leurs enfants. J’ai dit ce qu’il fallait dire. J’en pensais même la plus grande partie.
« On pourrait la faire convoyer, a dit Oleg. Il y a des sociétés pour ça. Deux professionnels, une semaine, un tarif que je refuse de prononcer à voix haute. » Il a posé son téléphone face contre la nappe. « Ou alors, on la ramène nous-mêmes. »
J’ai fait remarquer, raisonnablement, qu’il n’avait jamais convoyé de bateau. Il m’a fait remarquer, tout aussi raisonnablement, que je n’avais guère plus d’expérience que lui, et que nous apprendrions donc ensemble, ce qui était moins cher et beaucoup plus amusant. Il y avait une faille dans ce raisonnement, quelque part. Je l’ai cherchée pendant tout le dessert, et je tiens à ce que vous sachiez que j’ai cherché sérieusement. Je ne l’ai pas trouvée à temps.
Les applis n’existaient pas encore. La météo vivait sur un site internet qui se mettait à jour une fois par jour, vers midi, comme un journal que personne ne livrait. Le matin du départ, nous étions assis dans un café de Corfou avec un ordinateur portable et une connexion d’une lenteur préhistorique, à attendre midi comme on attend l’oracle. Quand la page a enfin daigné s’afficher, il était là : un tourbillon violet sur la mer, à l’ouest, la forme que dessine un enfant quand on lui demande de dessiner la mauvaise humeur. « Il ne vient pas sur nous, a dit Oleg en suivant sa trajectoire d’un doigt qui a laissé une trace sur l’écran. Il va là. Nous, on va ici. On passe derrière. » J’ai étudié les flèches très longtemps. Les flèches étaient d’accord avec Oleg. À midi, les flèches sont toujours d’accord.
Nous sommes partis sous le soleil. Pendant les premières heures, la mer avait la couleur du drapeau grec et le bateau se comportait comme dans le catalogue. Oleg trônait sur le flybridge, lunettes de soleil et casquette neuve au logo du chantier, et disait des choses comme « sens comme elle tient la mer ». Je faisais du café dans la cuisine et je sentais comme elle tenait la mer, c’est-à-dire magnifiquement, et je me suis autorisé une pensée dont j’ai appris depuis à me méfier : que parfois, le plan économique et le bon plan sont le même plan.
Vers cinq heures, la couleur a changé. Pas d’un coup, ce qui aurait été plus facile à prendre au sérieux, mais comme change un visage en réunion quand les chiffres sont pires que prévu. Le bleu est passé au gris, le gris à l’ardoise, et le vent a tourné pour souffler exactement de là où le site avait juré qu’il ne soufflerait pas. J’ai remarqué qu’Oleg ne parlait plus de tenue de mer. Quand nous sommes arrivés à l’entrée de l’Adriatique, l’Italie quelque part devant, la Grèce quelque part derrière, ni l’une ni l’autre visible, la houle avait cessé d’être un décor pour devenir un argument.
Puis il a fait nuit, vraiment nuit, de cette nuit qui n’existe pas à terre. La pluie arrivait de côté. Les éclairs nous montraient la mer en photos isolées, chacune pire que la précédente : un mur d’eau, un creux, un autre mur. Pendant des années, j’ai raconté que les vagues faisaient dix mètres. Un jour, j’ai fini par consulter les relevés, ce qui était une erreur, parce qu’elles en faisaient trois, peut-être quatre. J’ai décidé que les relevés se trompaient. Sur le moment, elles avaient la taille d’immeubles, et le bateau montait chacune lentement, restait suspendu au sommet comme s’il pesait le pour et le contre, puis retombait.
Oleg a été malade le premier, puis moi, puis Oleg à nouveau, avec une sorte de minutie compétitive. Nous ne parlions presque pas. Nous avancions à quelques nœuds, parfois moins, et la seule chose qui comptait dans l’univers, c’était le bruit des deux moteurs sous nos pieds. Je n’ai jamais rien écouté aussi attentivement de ma vie. Ni un contrat, ni un discours, ni la musique. Chaque changement de régime me descendait droit dans l’estomac. Quand une hélice sortait de l’eau sur une crête et que le moteur s’emballait, nous arrêtions de respirer jusqu’à ce qu’elle morde à nouveau. À un moment, je me suis surpris à négocier avec un moteur diesel. À voix basse, mais avec sujet, verbe et complément.
Quelque part là-dedans, une écoutille avant s’est mise à fuir, un filet fin, régulier, insolent, qui traversait le plancher de la cabine. J’ai coincé des serviettes contre et je les ai maintenues avec le pied, technique qu’aucune école de voile n’enseigne. Oleg a essayé la VHF. « À toutes les stations, à toutes les stations. » Il a donné notre position, ou ce que nous croyions être notre position. La radio a répondu par un grésillement, patient et immense. Il a réessayé. Le grésillement était la seule voix à des milles à la ronde, et il n’avait rien à nous dire. Alors Oleg a dit, très doucement, la main encore sur le micro : « J’ai peur. » Je lui en ai été reconnaissant. Ça m’évitait de le dire le premier.
Nous ne savions pas si nous allions nous en sortir. C’était un fait, tout simple, et il n’y avait personne pour le contester. Nous nous relayions à la barre intérieure, l’un gouvernant dans le noir, l’autre surveillant les cadrans, et nous parlions de bêtises pour empêcher la peur de remplir la cabine : le meilleur déjeuner de notre vie, le nouveau nom qu’Oleg allait lui donner, la possibilité de rendre une casquette à logo. Je tenais une main courante d’une main et le bord de la table à cartes de l’autre, et je sentais la coque trembler dans mes paumes chaque fois qu’elle retombait. Elle était neuve. Personne ne savait encore de quoi elle était faite. Ni le chantier, ni le propriétaire, et certainement pas les deux hommes à l’intérieur.
À trois heures du matin, au fond d’un creux qui durait plus longtemps que les autres, un voyant rouge s’est allumé à côté du compte-tours bâbord et une alarme s’est déclenchée, un gémissement électronique aigu, exactement la note de quelque chose de très cher qui s’apprête à s’arrêter. Oleg m’a regardé. J’ai regardé le voyant. Je me souviens d’avoir pensé, avec une grande clarté, que je n’avais jamais fini mon café de l’après-midi et que je ne le finirais jamais. Puis l’éclair est revenu et nous avons vu la vague suivante, plus haute que les autres, grise et sans hâte, et le bateau, un moteur hurlant et l’autre tournant toujours, a commencé à grimper.
Ce qui a tenu : le mot du capitaine de port pour un bateau, celui du chirurgien pour une veine ? (en anglais)
Les noms ont été changés pour protéger la vie privée des personnes de ces histoires. Certaines histoires aussi. Pas toutes, et tout ce qui semble inventé ne l’est pas. Ne jouez pas à pile ou face.