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Paris · Septembre 2008 · Racontée par Yan Ardatovskiy
Le vendredi d’avant la fin du monde, j’avais vingt-deux ans, j’étais légèrement gris d’un très bon vin et en paix totale avec l’univers, ce qui est de loin la meilleure disposition pour rencontrer un prophète.
C’était le 12 septembre 2008. Je débutais dans les affaires, et je possédais en tout et pour tout une bonne veste et un Nokia Communicator, celui qui s’ouvrait comme un petit livre avec un vrai clavier dedans, ce qui à l’époque était la chose la plus chic qu’un homme pouvait sortir de sa poche à table. Ce soir-là, je l’avais sorti le moins possible. Le dîner avait lieu rue du Bac, dans un appartement qui avait trop de livres et un hôte qui servait un pauillac de deux ans mon aîné comme on sert une carafe d’eau. J’ai beaucoup écouté. À vingt-deux ans, écouter est la meilleure école qui existe, et le vin rendait les cours très supportables.
À une heure et demie, je suis descendu dans la rue et un taxi est apparu comme si je l’avais commandé. Une Mercedes noire, lumière allumée, et sur le siège passager, assis bien droit sur une couverture pliée, un petit chien gris qui affichait l’ennui d’un vrai professionnel. Le chauffeur avait dans les soixante-cinq ans, une moustache blanche, une casquette en tweed et des mains qui s’animaient quand il parlait, c’est-à-dire immédiatement. Il s’appelait Gérard. Le chien s’appelait Coupon. « Comme sur les vieilles obligations, a dit Gérard. On les détachait, et ça rapportait. Lui, il ne rapporte rien. Mais il est régulier. » Radio Classique passait du Ravel, tout doucement.
Il a vu le Communicator ouvert sur mon genou et hoché la tête, comme si ça confirmait un soupçon. « Banquier. » Pas exactement, ai-je dit, je débute. « Tout le monde débute, a-t-il dit. Il y en a qui finissent très vite. » Puis, parce que le boulevard Saint-Germain était désert et qu’il avait décidé que je lui plaisais, il m’a raconté qui il était. Pendant vingt-deux ans, il avait travaillé à la corbeille, ce grand anneau de bois du palais Brongniart autour duquel des hommes en veste se hurlaient des cours à la figure. Il avait été crieur. Il avait une voix capable d’envoyer mille actions d’un bout à l’autre de la salle comme un ballon de rugby. Puis, à la fin des années quatre-vingt, les écrans sont arrivés, les cris se sont tus et la Bourse est devenue silencieuse comme une église un mardi. « On n’avait plus besoin de voix, a-t-il dit. Alors j’ai emmené la mienne faire un tour en voiture. »
Depuis, il roulait la nuit, et il aimait ça. Passé minuit, les messieurs de l’arrière oubliaient qu’il y avait quelqu’un devant. Mais ce soir, disait-il, n’était pas un vendredi comme les autres. Depuis sept heures, presque toutes ses courses se ressemblaient : un homme de La Défense ou de l’avenue Montaigne, en beau costume, au téléphone, en anglais. L’anglais de Gérard était celui de la corbeille, surtout des chiffres, mais il n’avait pas besoin des mots. « Au Palais, on apprenait à entendre la peur avant le cours, a-t-il dit. Ce soir, monsieur, ma banquette arrière en était pleine. Une peur tranquille. La pire. Ceux qui crient, ça va. C’est quand ils chuchotent qu’il faut s’inquiéter. »
Nous avons traversé la Seine au pont de la Concorde, l’eau noire, l’obélisque allumé comme une bougie d’anniversaire. À huit heures vingt, m’a raconté Gérard, il avait chargé avenue George-V un Anglais qui avait expliqué à sa femme, deux fois, la seconde plus lentement, que c’était fait : une grande banque britannique rachèterait l’américaine pendant le week-end, tout serait signé dimanche soir, et lundi tout le monde parlerait de l’affaire de la décennie. À une heure moins dix, il avait conduit rue de Rivoli un Américain qui avait dit à quelqu’un qu’il appelait Dad que personne n’achetait rien du tout, que Washington ne mettrait pas un cent, et que lundi la banque coulerait en emportant la moitié de la rue avec elle. « Deux hommes, a dit Gérard. Deux lundis. Tous les deux sûrs d’eux. Et moi, je n’ai qu’un seul lundi. »
C’était ça, son problème. Gérard et sa femme Odile étaient mariés depuis trente-huit ans, et depuis trente et un ans trônait sur l’étagère de la cuisine un vieux pot de moutarde de Dijon. Chaque fois que Gérard était certain de quelque chose, une élection, le prix de l’essence, la question de savoir si leur fils épouserait la petite de Lyon, il écrivait son pronostic sur un bout de papier et le glissait dans le pot avec un billet de vingt francs, plus tard de vingt euros, et s’il avait tort, Odile gardait l’argent. Avec les certitudes de son mari, elle s’était offert une machine à coudre, une semaine à Venise et l’essentiel d’un lave-vaisselle. « Elle appelle ça la Bourse, a-t-il dit. C’est la dernière de Paris où une voix compte encore. »
Ce soir, il était rentré chez lui à minuit pour un café, avec l’intention de glisser un papier sur lundi, et il s’était aperçu qu’il n’arrivait pas à choisir. Alors il m’a fait une offre, par-dessus son épaule, au feu de la rue Royale, avec une grande solennité. Il me donnait les deux versions, mot pour mot, gratuitement. En échange, je n’avais qu’à lui dire laquelle était la bonne. « Vous avez le petit ordinateur, a-t-il dit. Vous sortez d’un dîner où on sert du vin comme ça. » Il le sentait d’ici, a-t-il précisé, et il approuvait. « Quelqu’un à cette table sait. »
Je dois préciser que les convives de cette table avaient passé trois heures à ne pas savoir, avec énormément d’élégance. Personne n’avait prononcé le nom de la banque. Tout le monde y pensait. J’avais écouté, comme d’habitude, et ce que j’avais entendu, c’étaient six hommes intelligents qui choisissaient des vins différents pour éviter d’avoir à choisir un lundi. Alors j’ai dit la vérité à Gérard : je n’en savais rien, et je ne croyais pas que quiconque à cette table en sache davantage. Au feu de la Madeleine, il m’a regardé longuement dans le rétroviseur, comme on regarde un cheval dont on vous a juré qu’il était rapide. Puis il a éclaté de rire, ravi, il a tapé sur le volant, et Coupon a ouvert un œil.
« Bien, a-t-il dit. Vous êtes le premier honnête de la soirée. » Nous avons remonté le boulevard Malesherbes. Il a tiré un petit carnet de sous la couverture du chien et un crayon de derrière son oreille, et au feu rouge suivant il a rempli deux papiers, un sur chaque genou, en majuscules, avec le soin d’un homme qui signe chez le notaire. Il a pris deux billets de vingt euros dans le pare-soleil et en a plié un autour de chaque papier. Je lui ai demandé ce qu’il faisait. « Ce qu’on faisait au Palais quand on entendait une chose sans savoir si elle était vraie, a-t-il dit. On n’y croyait jamais. On ne l’ignorait jamais non plus. » Puis il a levé les deux entre deux doigts, comme des billets de théâtre, et m’a expliqué exactement ce qu’il comptait en faire dans le pot d’Odile, et ce qu’elle allait en dire, à son avis.
Qu’est-ce que Gérard a promené dans Paris toute la soirée, en deux versions contraires ? (en anglais)
Les noms ont été changés pour protéger la vie privée des personnes de ces histoires. Certaines histoires aussi. Pas toutes, et tout ce qui semble inventé ne l’est pas. Ne jouez pas à pile ou face.